Grand AngleEdito n°66-Novembre 2016

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“Notre rêve serait d’aboutir à la vallée de l’écolonomie” Emmanuel DRUON, POCHECO


A 50 ans, Emmanuel Druon a fait de Pocheco, fabricant d'enveloppes à Forest-sur-Marque, un labo du développement durable bien avant l'heure. Une preuve par l'exemple du mariage réussi entre la sobriété des ressources, le bien être des salariés et la performance économique. Ce qu'il appelle l'écolonomie est désormais une expertise et une créativité qu'il vend à travers un bureau d'études, et qu'il défend avec fougue. Rencontre avec un patron vraiment atypique.


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Vous êtes entré chez Pocheco il y a 20 ans et vous l’avez rachetée à votre père en 2008. Quel regard portez-vous sur ce parcours ?
Il faut plutôt revenir 40 ans en arrière. La première fois que je suis entré chez Pocheco, j’avais onze ans, et ce moment a déterminé une bonne partie de mon existence. On a des jours importants dans sa vie comme ce matin de juin 1976. Je suis arrivé avec mon père, il y avait cette belle lumière de fin de printemps, la journée n’était pas encore chaude mais on sentait qu’elle serait très agréable. Il y avait à l’entrée du site un faux cyprès dans lequel j’avais le sentiment d’un million d’oiseaux qui s’égayaient. J’ai eu cette première impression d’entrer dans un lieu un peu retiré, plein de verdure, de vie. Et en avançant de quelques mètres, j’ai ce souvenir du mur de brique déjà un peu chauffé qui commençait à sentir le sable tiède. Et puis de l’entrée de l’atelier, des odeurs de graisse, du bruit des machines et des sourires des gens. Pocheco ce jour là s’est inscrit comme ça dans mon cœur et dans mes tripes. Je m’aperçois à 50 ans que je n’ai eu de cesse depuis cette journée de composer une partition qui consiste à me rapprocher le plus possible de la sensation que j’ai ressentie ce jour là.

Vous avez théorisé « l’écolonomie » qui vise à entreprendre sans détruire, qui vous a valu un témoignage remarqué dans le film « Demain ». Comment avez-vous fait ?
Il a fallu fédérer des talents, ce que j’aime faire, mettre en débat le projet et le construire avec une dynamique telle qu’on n’est jamais resté sur place. On a défini notre démarche de manière empirique. Dans le capitalisme de Schumpeter de la destruction créatrice, on est dans une forme de brutalité. Dans l’écolonomie, on est plutôt des enfants de 11 ans, de cette période enchanteresse de la vie où on découvre à la fois l’astronomie, la profondeur du ciel la nuit, la distance incroyable des étoiles, mais aussi le microcosmos, ce qui se passe dans l’herbe, les forêts, les plages de sable et la vie qui se déploie.

Avez-vous mis Cousteau dans Pocheco ?
Exactement ! C’est la bonne question. Est-ce que Hubert Reeves, Nicolas Hulot, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Montesquieu, Gide, Gracq, Genet, Colette sont entrés chez Pocheco ? Autrement dit, peut-on envisager l’entreprise non pas comme un lieu de destruction mais de création, de créativité, d’imagination, dans lequel il serait possible de tenter l’aventure de l’intelligence humaine, sans brutalité?

Ce discours est plutôt atypique. Comment l’avez-vous mis en pratique ?

La particularité du parcours qu’on a construit avec mes collègues est précisément que nous ne sommes pas seuls et que nous sommes solidaires. C’est fondamental et fondateur. Pour ce projet d’écolonomie, nous nous appuyons depuis 20 ans sur le savoir-faire des services publics français, depuis le conservatoire de botanique de Bailleul à la Dreal en passant par l’Agence de l’Eau. Dans la gestion de l’entreprise, le meilleur auditeur financier que j’ai rencontré n’est pas EY, c’est l’État français ! Pour moi, un contrôle fiscal est la garantie d’avoir le jugement de l’État français, le plus intègre et le plus pur qui soit, sur ma gestion. Pourquoi se défier des autres?

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Beaucoup de dirigeants sont à l’inverse sévères avec la sphère publique, souvent jugée pesante…
Il faut un système dans lequel il y a des règles. Qu’elles doivent évoluer régulièrement, certainement. Mais c’est une illusion de penser que l’on vivra sans règles. On peut râler, lutter, contrecarrer; la dispute peut être créatrice à condition qu’elle ne soit pas bloquante et sclérosante. L’administration française empêche de sortir des clous de la règle commune, pas de créer, j’en suis la preuve vivante. A aucun moment on n’a cru nécessaire de suivre la même voie que tout le monde. On s’est affranchis de ce qui est conventionnel. Qu’on ne me raconte pas qu’il n’est pas possible d’être créatif en France. Chez Pocheco, en respectant la loi, en étant intègre, nous avons pu déployer des multiples solutions et jamais personne ne nous a interdit de le faire. On discute avec l’administration.
Les libéraux démocrates d’aujourd’hui considèrent qu’il y a trop de règles. Avec le risque de créer les conditions de la jungle.

Prenons l’exemple des seuils sociaux. Passer de 49 à 99 salariés serait instituer la loi de la jungle ?
C’est un non sujet, sans intérêt, au vu des sujets sociétaux auxquels nous sommes confrontés! Si les entreprises n’embauchent pas au-delà de 49, c’est qu’elles n’ont pas pris le recul nécessaire pour regarder ce qui compte vraiment. A savoir, nous espèce humaine, nous occidentaux en particulier, serons-nous capables dans les 20 ans qui viennent de changer nos habitudes, sans faire la révolution, sans être punitifs, sans être dans la souffrance, de mettre notre intelligence collective au service de cette transition qui permettra aux espèces vivantes de rester vivantes ? Regarde-t-on le petit bout de la lorgnette, les 49 ou 51 salariés, ou bien monte-t-on au balcon pour regarder la vérité du monde : les enfants de vos lecteurs vont- ils vivre dans un monde où le seuil de bas- cule climatique sera dépassé ou pas ?

La réponse peut-elle venir du politique ?
Stop ! Il faut arrêter ça aussi ! C’est trop facile de se débarrasser du problème en disant, ce n’est pas moi, c’est l’autre. La responsabilité individuelle est fondamentale. Ce n’est pas de la philosophie. Ici on fabrique des enveloppes en papier, 2 milliards par an, nous sommes très concrets. Simplement, nous avons réduit une injonction paradoxale principale qui nous rend tous fous : nous avons considéré qu’il faut que le travail ait du sens, non par l’accumulation des richesses par quelques uns ou par le simple traitement des questions techniques du quotidien.

La souffrance collective, que ce soit le burn out ou l’épuisement des ressources, sont à peu près le même sujet. Tout le système est en train d’aller dans le mur, en klaxonnant. On peut râler contre les institutions et réclamer que les politiques fassent ceci ou cela. Mais on n’est jamais mieux servi que par soi même. Si on considère que l’environnement est une question de survie, alors mettons-nous à son service.

Sans vos démarches d’écolonomie, où en serait Pocheco ?
Elle aurait déposé le bilan depuis 20 ans! C’était une question de survie, la créativité nous a permis de nous en sortir, et de nous libérer des dogmes paradoxaux, notamment de celui de l’accumulation. Il ne s’agit pas que des dividendes mais aussi de l’échelle des salaires, limitée chez nous de 1 à 4. Si vous mettez l’argent à sa place, vous libérez tout le reste. Il faut se retirer du bras cette espèce de seringue de l’addiction au fric facile. Donner du sens aux choses sans faux semblant, sans ostentation, donne des satisfactions d’un autre ordre, de celui de la reconstruction intérieure. Notre société est confrontée à une sorte de déconstruction par l’obligation consumériste. Quand vous voyez la souffrance des 8,5 millions de personnes sous le seuil de pauvreté, des 10 millions de travailleurs pauvres, des 5,6 millions qui cherchent du travail, l’essentiel est-il d’avoir une Rolex à 50 ans ou de contribuer, à son échelle, à réduire cette fracture?

 

L’écolonomie aurait engendré 15 M€ d’économies chez Pocheco. Pouvez-vous aller plus loin?
Plus vous vous engagez dans cette forme d’entrepreneuriat, plus les idées qui surgissent vous semblent accessibles et plus il est possible de développer. Par exemple, on constate qu’on aura du mal à augmenter les salaires car le marché de l’enveloppe est en effondrement. On a cherché d’autres voies comme la création d’une association pour se déplacer en véhicule électrique à quatre par voiture. Au lieu de dépenser 400 € par mois pour leur véhicule thermique, nos collègues dépensent moins de 100 € avec un véhicule électrique qui se recharge sur la centrale photovoltaïque implantée sur l’usine. Pour certains, l’économie est de 300 à 500 € par mois.

Vous aviez aussi un projet d’éolienne…

C’est en cours. Mais entre le moment où on décide un projet d’éolienne et celui où il se réalise , il s’écoule 7 ans en France. C’est très long, mais ça va se faire. L’électricité supplémentaire sera donnée aux gens du village.

Vous travaillez aussi sur l’agriculture locale, comment ?

Quand on a décidé de créer « les paniers de Marianne », dans notre association, on a pu travailler avec des agriculteurs du village avec lesquels on a recréé une activité locale. Ils vivaient sous le seuil de pauvreté avec moins de 200 € par mois, ils sont aujourd’hui au dessus du Smic, nous livrent des produits toutes les semaines, et nos collègues repartent avec des paniers de légumes de saison pour 7 €. On développe aussi la permaculture avec la MEL. Ce projet est en cours, en passant d’abord par une étape de dépollution des sols par les moyens naturels, par des centres de recherche publics ou parapublics. Il suffirait de consacrer 10% des terres arables de la région à cette production pour nourrir l’ensemble des habitants de la MEL avec des produits bio, locaux et de saison, à des prix attractifs. Ce n’est pas un truc de bobo.

La RSE se répand aujourd’hui largement. Qu’en pensez- vous ?
Du discours aux actes, c’est toute la question. La colonne vertébrale chez Pocheco et ses 125 collègues passe par faire ce qu’on dit, et dire ce qu’on fait, sans discontinuer. Je ne serai pas sévère ni découragé sur le côté green washing de certaines entreprises qui s’engagent. Certaines ont besoin des mots d’abord pour ensuite passer à l’acte.

Vous avez déjà commis trois livres pour défendre vos idées par la plume. Demain par des mandats électifs ?
Je suis formé par la plume et déformé par la plume, j’ai appris à vivre dans les livres, qui me nourrissent beaucoup. La transmission par l’écrit a du sens à notre époque et une utilité structurante pour l’esprit. Que chacun trouve son mode d’expression, si certains se font élire tant mieux. Moi, j’ai trouvé mon chemin chez Pocheco et je ne m’en suis pas départi. J’ai l’impression d’être utile ici.

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Vous avez aussi créé un bureau d’écolonomie…

Des gens sont venus ici il y a quelques années, et m’ont demandé si on pouvait faire un Pocheco bis. Ça nous a fait réfléchir et de là est né notre bureau d’écolonomie, qu’on a appelé « Ouvert ». Ça a un peu ramé au début. Aujourd’hui il fait 1 M€ de CA, nous sommes 8 et on a doublé de surface l’an dernier et on double encore cette année. Parmi nos clients figurent L’Oréal, Chanel, mais aussi la MEL, Grande-Synthe, qui ont besoin d’accompagnement concret.

Nous recevons plus de 500 visiteurs par semaine chez Pocheco depuis le documentaire « Demain », cela a d’ailleurs développé l’activité, on en est très heureux, mais surtout on partage. Notre rêve serait d’aboutir à la vallée de l’écolonomie, qu’on appelle de nos vœux depuis plus de cinq ans, pas de rester la petite entreprise de Forest-sur-Marque qui fait un peu parler d’elle.

Que pensez-vous de la démarche territoriale de la région autour de la troisième révolution industrielle (TRI)?

Rien ou presque. L’idée d’ensemencer le projet de TRI est très intelligente. Je conteste en revanche de faire venir des USA un Monsieur parfaitement imbuvable qui coûte une fortune à la collectivité et très prétentieux qui a été un activiste, qui déclarait il y a vingt ans la fin du travail, et qui écrit des bouquins que je vous mets au défi de comprendre. Cela démontre qu’on n’a pas confiance dans notre capacité en région à faire les choses sans gourou. On me fait intervenir au G7, dans les conférences internationales, en Belgique, Allemagne, en Grande-Bretagne car je raconte ce que j’ai fait, c’est la preuve par l’exemple. Dans le Nord, vous avez plein d’entrepreneurs qui sont des taiseux, qui ne se font pas mousser mais qui font le boulot en cherchant des solutions durables. Je n’ai pas besoin d’aller chercher Rifkin ou qui que ce soit d’autres, on a des talents, le savoir nécessaire, des écoles, des jeunes qui ont des capacités incroyables. Je pense que ce qu’a fait Monsieur Vasseur est très bien, il a été capable de mettre en œuvre une dynamique, mais il faut qu’il ait beaucoup plus confiance dans nos capacités ici même. On peut créer la vallée de l’écolonomie ici et maintenant.

Recueilli par Olivier Ducuing et Etienne Vergne