Grand AngleEdito n°76-Novembre 2017

> L'interview

Jean-Pierre Letartre : « Les Anglais sont toujours dans l’Europe! »


Le président depuis un an du Comité Grand Lille vient de conduire une délégation exceptionnelle à Londres dans le cadre du Brexit. Un seul objectif : créer du réseau et du business. Pour celui qui est aussi le président d'EY France, la dynamique métropolitaine doit entraîner toute la région.


jP Letartre bd

 

 

Vous avez piloté l’opération LinkLille avec 250 décideurs de la région et autant de Britanniques réunis à Londres sur une journée. Quel est le sens de cette initiative ?

 

On a souhaité « marquer le coup » pour montrer que, quoi que l’on puisse supposer des négociations sur le Brexit, on veut continuer à renforcer les relations avec nos amis de l’autre côté de la Manche. Nous sommes la région la plus proche, celle par laquelle se fait l’accès à l’Europe continentale. Quelles que soient les évolutions politiques ou géopolitiques, les Anglais sont toujours dans l’Europe, et c’est qu’on est venu leur dire : « You are still in europe !» Dans les transformations du monde actuel, jouer la carte isolationniste, du chacun pour soi, est suicidaire. Il n’est d’ailleurs pas certain que le vote britannique serait le même aujourd’hui.

Nous étions 250 et chacun a contacté des relations à Londres, nous avons ainsi accueilli 200 Anglais. C’est la première fois que dans une opération « crossrégion » il y avait 450 personnes dans la même salle pour aller «networker».

Faire du réseau, c’est sans doute important, mais va-t-on aboutir à du concret avec « LinkLille »?

Quand vous créez ces contacts individuels dans un mouvement collectif, cela crée plus de business que des déclarations du haut d’un pupitre. 500 personnes ont pris une journée de leur temps, c’est une grande forme d’espoir. Nous avons présenté les 10 atouts forts des Hauts-de-France, c’est important qu’on se connaisse mieux.

Ce n’est pas une opération «one shot». On fera un feedback, avec un compte rendu de chacun. Il y avait 70 inscrits à l’atelier de l’après-midi. Il faut ajouter les opérations lancées par les institutionnels comme le « lounge » que va ouvrir CCI International pour les chefs d’entreprise anglais, mais aussi le plan d’action « Task Force Brexit » qui associe le Préfet et Xavier Bertrand, et dans lequel nous nous inscrivons. C’est de l’intelligence collective. Nous avons par ailleurs déposé la marque LinkLille, qui pourrait être réutilisée demain si nous devions mener des opérations similaires, à Amsterdam ou ailleurs.

 

LinkLille est un de vos gros dossiers depuis que vous avez pris la présidence du Comité Grand Lille il y a un an. Comment évolue aujourd’hui ce comité créé en 1993 ?

D’abord, je veux souligner à nouveau combien l’idée du Comité Grand Lille est moderne et originale. Quand Bruno Bonduelle l’a fondé il y a 24 ans, l’idée était de décloisonner, dans un cadre informel, pour travailler ensemble. Aujourd’hui, dans le monde où nous vivons, on sait qu’il faut jouer collectif, sans structures, sans barrières, et à partir des territoires. C’est précisément le concept du Comité Grand Lille.

L’an dernier, nous avions fixé un certain nombre d’axes stratégiques, à commencer par « faire venir et faire revenir ». Il y a par exemple des gens qui ne sont jamais venus comme les acteurs de la nouvelle économie. Il s’agissait aussi de contribuer aux débats, à la réflexion, sur des sujets comme la dynamique de territoire, et mener à bien des actions concrètes. On ne va pas s’instituer agence de développement des Hauts-de-France, notre rôle est de donner une impulsion. Le Comité Grand Lille est un connecteur. Il n’a d’ailleurs pas d’existence en tant que tel.

Avez-vous réussi à «faire revenir» et à susciter un nouveau souffle au Comité ?
Nous avons fait revenir des politiques, des chefs d’entreprises, des femmes, du public. Lors de notre première réunion, on a fait venir les entrepreneurs qui étaient allés au CES de Las Vegas, avec Plaine Images, Euratechnologies, OVH. Cela manquait, or c’est un enjeu majeur dans la transformation. Notre motto, c’est « Le monde se transforme. et le Grand Lille ? » On peut être un acteur, parmi d’autres, pour mettre notre grande ville et notre région en marche dans cette transformation du monde. Nous conservons le principe de 5 à 6  rencontres plénières par an le vendredi matin car c’est un point de rencontre, un usage qui crée la cadence. On va poursuivre. S’il y a plus de monde, tant mieux ! Les gens ont besoin d’échanger, de partager, et de s’ouvrir l’esprit à ce qui se passe autour de nous. Il faut que le Comité Grand Lille puisse influencer le territoire, en le représentant bien.

L’un des thèmes sous-jacents du Comité depuis sa naissance, c’est l’attractivité de la région et de la métropole. Comment accueillez- vous la désignation de Lille Métropole comme capitale mon- diale du design en 2020 ?

Le 14 décembre, Damien Castelain vient présenter devant le Comité Grand Lille un an de travail sur l’attractivité et le rayonnement de la métropole. La capitale mondiale du design est une très belle victoire. On a soutenu cette candidature tout comme on soutient le projet de port de plaisance à Boulogne sur Mer, le canal Seine Nord ou l’agence européenne du médicament.

 

exergue letartre

Quid précisément de l’agence du médicament ? La candidature parallèle de la France à l’agence bancaire n’est-elle pas une erreur ?

L’agence du médicament serait une opportunité pour Lille mais aussi pour la France. La santé est en effet un secteur prioritaire des années qui viennent, ou les ruptures technologiques sont et seront majeures. La santé prendra une place croissance dans nos sociétés. Ce serait exceptionnel en drainant non seulement 900 salariés de haut niveau, mais aussi avec un fort effet d’entraînement, dans la recherche, les meetings internationaux. C’est vrai qu’il vaut mieux se focaliser que de courir plusieurs lièvres à la fois. Mais tant qu’il y a la volonté, il y a un chemin. Après l’opération à Londres, nous avons rédigé une lettre commune des forces économiques, cosignée par les grands patrons à l’attention du président Macron, pour lui rappeler combien c’est un enjeu majeur, porté par des dirigeants qui n’ont aucun mal à diriger leurs entreprises mondiales depuis Lille.

 

Vous avez souligné combien le monde était impacté par la transformation numérique en cours. On voit bien en région tout un secteur économique digital en plein essor. Mais comment faire profiter le reste de l’économie, plus traditionnelle, de cette dynamique ?

La révolution actuelle n’est pas dédiée à un secteur. Ils sont tous concernés. Tout le monde doit se transformer. Ce qui est vecteur de grand optimisme est qu’Euratech, Plaine Images ou Roubaix Valley et de manière générale le monde des start-up se rapproche de celui de l’économie mature. 100% des entreprises du Cac 40 se rapprochent des start-up, qu’il s’agisse d’alliances ou de rachats, pour pouvoir se transformer. Je note d’ailleurs que la région a l’entrepreneur de l’année (prix EY), qui est de Roubaix, OVH. Elle porte maintenant les cou- leurs de la France pour le prix mondial.

 

Le parcours d’OVH est admirable, mais l’arbre OVH cache-t-il vraiment une forêt ?

On verra s’il va aider les petits arbres. On va bouturer. Mais avoir un certain environnement technologique autour de nous est très important pour la suite. 

 

La métropole lilloise affiche une forte dynamique, mais la région compte de nombreux territoires secondaires moins en forme, notamment en Picardie. Comment entraîner toute la région derrière Lille ?

 

Il faut que Lille joue les premiers de cordée ! Une grande région a besoin d’une capitale qui tire le reste, et qui prenne en compte l’ensemble du territoire. La dernière plénière du Comité Grand Lille a reçu l’ensemble des territoires (littoral, Douaisis, Valenciennois, Arrageois, Belgique…). Lille ne se développera pas si on crève de faim à Fourmies, ce qu’avait d’ailleurs exprimé Erik Orsenna à l’une de nos réunions. Pour l’opération LinkLille, une vingtaine de décideurs nous ont rejoints dans l’Eurostar à Calais. En Picardie, on travaille avec Ambition Grand Amiens, sur la côte avec le Comité Grand Littoral.

Les CCI craignent pour leur avenir avec des coupes budgétaires récurrentes. Pensez-vous que leur avenir soit menacé ?

Il y a des CCI qui font un boulot d’enfer. Mais ce n’est pas parce qu’on aura supprimé les CCI que le développement économique s’arrêtera. Ce qui compte est de faire travailler ensemble les gens sur un territoire, il faut unir nos forces. Ramenons les choses à l’essentiel : on n’a jamais connu dans l’histoire de l’humanité une telle transformation du monde. Jusqu’alors, la technologie a aidé nos bras, nos corps. 
Cette fois, c’est le cerveau, on touche au summum du summum en terme de technologie.