Grand AngleN° 5 - octobre 2010

> L'enquête

Eco-quartiers : Un nouvel eldorado ?


Nouvelle utopie urbaine, effet de mode ou marketing pur? La multiplication des éco-quartiers interpelle. Tous les nouveaux projets immobiliers seront-ils passés à la peinture verte ? Ou bien les nouveaux contours de la ville faite de liens, d'échanges et de valeurs communes dessinent-ils progressivement une nouvelle façon de vivre ? Seule certitude : l'enjeu économique est majeur.


L'Union est le premier éco-quartier de la métropole lilloise. Il est aussi l'un des principaux projets de renouvellement urbain en France, conjuguant 1 200 logements, un pôle d'excellence économique et de larges espaces verts.

A chacun son éco-quartier! De Dunkerque à Louvroil en passant par Grande-Synthe, la métropole lilloise, Douai ou Courcelles-les-Lens, plus un territoire sans son quartier auto-labellisé  » éco « . Dans la région, il existerait plus d’une cinquantaine de projets potentiels selon le Conseil de l’Architecture, de l’Urbanisme et de l’Environnement du Nord.
Dunkerque,  » ville reconstruite « , a été pionnière. Dès 1989, Michel Delebarre, tout juste élu maire, décidait la réhabilitation des 42 ha des chantiers de la Normed. Sur ce site à mi-chemin entre le centre-ville et les plages de Malo-les-Bains, on a construit 325 navires de 1898 à 1987. Mais à terme, ce seront 900 logements, dont 40% en habitat social, qui vont s’intégrer au centre-ville et constituer le Grand Large. Plus de 200 familles ont déjà pris possession de leurs logements depuis septembre 2009.  » L’architecture forte des bâtiments affirme l’identité du quartier « , plaide Vincent Laignel, adjoint chargé de l’urbanisme.

La région se distingue

La multiplication des projets ne répond pourtant pas à un seul effet de mode.  » L’Union en tant que projet d’urbanisme existait bien avant de devenir éco-quartier en 2006″, souligne Jean Badaroux, directeur de la SEM Ville Renouvelée, désignée aménageur en mai 2007.  » Aujourd’hui, l’un des enjeux du projet est bien de confronter le projet initial avec les exigences d’éco-quartier « , analyse Agnès Crucé, directrice du projet Union, en reconnaissant que ce challenge a obligé l’équipe à  » repenser le projet « .

La création des éco-quartiers résulte d’une volonté politique de concevoir et de construire  » la ville durable de demain « . Pour que chacun vive dans  » un quartier choisi et non un quartier subi « . Le Grenelle de l’environnement est passé par là. Et la loi a fixé certains impératifs, et sa définition de l’éco-quartier  » Grenelle « .

Le ministère de l’écologie lance la première édition de son concours éco-quartiers en octobre 2008. Un an plus tard, la seconde récompense des lauréats respectant les critères du développement durable : gestion de l’eau, des déchets, préservation de la biodiversité, mobilité, sobriété énergétique, densité et éco-construction.

Parmi les 160 dossiers nationaux figurent chez nous  ceux du Raquet (Douai), des rives de la Haute-Deûle (Euratechnologies) et de la zone de l’Union (Roubaix-Tourcoing). Les enjeux économiques sont majeurs : le Raquet, qui s’étendra sur 166 ha, comptera 4 000 logements et 12 000 habitants à terme, pour un investissement de 130 M€. L’Union mobilisera de son côté 174 millions d’euros.
Beaucoup plus modeste, un projet comme celui de la Marlière, à Courcelles-les-Lens, devrait en nécessiter 35 millions. A l’heure de la disette des crédits publics, la priorité accordée à ce type d’opérations pourrait inciter nombre de collectivités à se positionner adroitement pour émarger.

Le très ambitieux quartier du Raquet a démarré entre Douai et Sin-le-Noble, avec une thématique forte sur l'eau.

Gare au  » greenwashing « 

Mais quelques gages environnementaux ou répondre uniquement à l’urgence climatique ne suffiront pas.  » Un éco-quartier, ce n’est pas qu’une peinture verte que l’on vient mettre sur des éléments de construction « , expliquait en 2008 Nathalie Brocq, directrice de la SEM d’aménagement S3D de Dunkerque.
C’est beaucoup plus. C’est avant tout  » une nouvelle façon d’aborder la construction de la ville, de gérer la croissance urbaine ou d’organiser les déplacements. C’est dessiner un quartier cohérent qui prenne en compte toutes les attentes des différentes populations et les perspectives de développement de nos villes « .

Les cahiers des charges sont contraignants, même si aucun référentiel officiel n’encadre encore la notion même d’éco-quartier. La loi Grenelle 2 précise néanmoins qu’  » au moins un éco-quartier devrait voir le jour dans toutes les communes ayant un programme de développement supérieur à 200 logements d’ici 2012 « .
Ce qu’on appelle ville durable, éco-cité ou éco-quartier ne répond pas seulement à une stricte addition des meilleures innovations technologiques ou une juxtaposition d ‘habitations économes en énergie, parfaitement isolées aux normes HQE ou THPE (très hautes performances énergétiques) ou une succession de bâtiments BBC (bâtiments basse consommation). Car à trop raisonner éco-construction, on peut en oublier l’essentiel : repenser la ville et de nouveaux quartiers à vivre en lien avec le centre de la cité.

Sans être suffisante, la condition est cependant nécessaire. Et la région a de vrais atouts. D’abord avec le nouveau pôle de compétitivité Team², capable d’impulser de véritables dynamiques dans les éco-matériaux.  » Nous avons aussi des matériaux dans notre environnement proche comme le peuplier, les briques de terre cuite ou des produits maçonnés comme  » Cogebloc  » « , fait remarquer Jean-Paul Mottier, chef de projet du Raquet.  » Ici, on va construire des maisons dont la facture de chauffage ne dépassera pas les 80€/an ! »

Econome en foncier

La ville durable conjugue les trois thématiques environnementale, économique et sociale : en finir avec les folies architecturales d’après-guerre, pour un véritable  » mieux vivre  » des habitants de la cité.  » Avec la différenciation des habitats prévus dans les éco-quartiers, chacun devra pouvoir retrouver un peu plus d’intimité « , poursuit Jean-Paul Mottier.
 » Le Raquet deviendra un quartier de référence, une manière nouvelle de penser et de réaliser la ville de demain « , s’enflamme Christian Poiret, président de l’agglo du Douaisis, qui porte ce dossier initié par son prédécesseur Jacques Vernier. Un projet qui demeure pour l’instant encore le seul dont une collectivité soit maître d’ouvrage.

Il ne s’agit pas non plus de bâtir de nouveaux quartiers sur des terrains nus pour prétendre au label éco-quartier.  » Notre projet se veut économe en foncier, en déplacements et surtout vise à la réhabilitation de bâtiments existants « , défend Jean Badaroux, soucieux de  » refaire la ville dans la ville « .
Un reproche parfois formulé à l’endroit du projet de Courcelles-les-Lens, condamnant 66 ha de terres agricoles. Le foncier est une denrée précieuse,  » à consommer avec modération  » et l’étalement urbain des dernières décennies n’est pas extensible à l’infini.

 » Les habitants sont en attente, donc potentiellement acteurs ! « 

, s’enthousiasme Jean Badaroux. Car à l’Union, on a dressé le bilan d’une période de ruptures d’un tissu social et urbain.  » La spécificité de notre éco-quartier, c’est de le concevoir comme un nouveau modèle social. Dans ce sens là, on va plus loin que le simple concept de mixité sociale «  dit-il.

 » On est sur un prototype, mais on ne part pas de zéro « , note de son côté Agnès Crucé, dont l’équipe peut notamment s’appuyer sur les réseaux de transport existants. Ici, on insiste beaucoup sur les dimensions expérimentales et innovantes du projet qui suscitent la participation des habitants aux choix engagés.  » Nous voulons construire une passerelle entre citoyens et aménageurs autour de laquelle on fabrique une culture commune « .
 » Nous n’avons pas la prétention d’avoir des choix irréversibles « , observe Jean Badaroux, néanmoins long-termiste.  » On travaille pour les 20 à 30 ans à venir », expliquent tous les chargés de projet qui, désormais, ont dépassé la phase réflexive pour entrer dans l’opérationnel.
Tout en restant raisonnables :  » On y va par petites touches « , note Jean-Paul Mottier, mettant en avant la notion  » de point de suture  » entre quartiers historiques et aménagements futurs.

A Dunkerque, l'architecture forte des bâtiments affirme l'identité du quartier Grand Large.

Le rôle déterminant de l’eau

Une grande partie des projets régionaux a germé sur des friches, nombreuses dans la région. C’est le cas de l’Union mais aussi des  » Rives de la Haute-Deûle  » , un renouvellement urbain à Lille-Lomme classé projet d’excellence par la communauté urbaine de Lille. Dès sa première phase, il prévoit 600 logements neufs et la création de 3200 emplois autour du centre Euratechnologies, spectaculaire métamorphose des usines textiles Leblan-Lafon en une  » e-business valley « .

Là comme à l’Union, l’eau joue un rôle déterminant. Et payant : le projet figure au palmarès 2009 de l’appel à projets éco-quartiers du ministère dans la catégorie  » eau « .
Idem au Raquet.  » Nous allons créer un formidable centre aquatique au coeur du nouveau quartier. Ce sera un élément attractif fort pour les habitants «  , s’enthousiasme Jean-Paul Mottier.

Boîte de Pandore

L’éco-quartier doit être  » interconnecté  » avec la ville existante.  » Il s’agit d’offrir une offre attractive en centre-ville, pour éviter l’étalement de la cité en zone péri-urbaine « , souligne le dunkerquois Vincent Laignel. Poursuivre l’urbanisation existante, faciliter l’accès aux réseaux et aux transports en commun, disposer d’équipements publics majeurs… : Nicolas Michelin, architecte et urbaniste du quartier du Grand Large, appelle cela  » le génie du lieu « .

Cette interconnexion est primordiale.  » C’est l’outil indispensable qui nous permet de rééquilibrer la place de la voiture en ville « , souligne Jean-Paul Mottier.  » Il faut régler la question de l’espace mangé par nos voitures « , plaident Agnès Crucé et Jean Badaroux.
Et donc toucher au modèle économique : dissuader les opérateurs d’investir dans des parkings constitue l’une des questions les plus complexes des éco-quartiers.

Réorganiser la place de la voiture sur l’espace public, rendre la priorité aux modes alternatifs font également partie des priorités de l’Union. Avec des conséquences inattendues sur le plan de développement urbain (PDU) et les règles d’urbanisme sur toute la métropole.
 » On ouvre la boîte de Pandore quand on veut repositionner la place de la voiture « , insiste Jean Badaroux en mentionnant les recherches menées avec le pôle i-trans sur les nouveaux déplacements urbains (projet U-City).

Révolution culturelle

Clarisse Lesein, directrice générale adjointe du pôle aménagement et développement à Grande Synthe, défend la même logique, tout en sachant que la thématique ne peut se gérer en faisant abstraction de l’agglo, détentrice de la compétence transports.  » On ne fera pas l’économie d’un débat avec la Communauté Urbaine « .

A Grande-Synthe, on se donne donc le temps de réfléchir à l’aménagement du quartier Basroch : tri sélectif, voirie, stationnement… La ville veut proposer aux habitants un projet viable et durable. Elle doit relancer des études sur  » l’approche environnementale et urbaine  pour définir un cahier de prescriptions dès l’été 2011 et entrer dans une phase opérationnelle début 2012 « .

 » On change le métier d’aménageur, nous sommes contraints à nous ouvrir aux autres « , explique Jean Badaroux : la ville de demain exige une mobilisation pluridisciplinaire,  » plus en terme de modes de vie et non plus seulement en terme de formes « .  » Ce que l’on propose, est de l’ordre de la révolution culturelle.  » Elle n’est possible que si elle est librement consentie et si les habitants y décèlent les bénéfices perçus « , conclut-il.
Car le temps de la ville a changé. Et il est temps de changer la vie dans les villes.