Grand AngleEdito- n°61-mai 2016

> L'enquête

Capital-Investissement : la région passe la surmultipliée


Amorçage, transmission, croissance externe, création : le monde régional des fonds propres connaît depuis 5 ans une spectaculaire montée en régime. En jeu, plusieurs dizaines de millions d'euros qui s'investissent chaque année dans nos entreprises régionales. Tour d’horizon.


« Quand on a lancé Croissance Nord Pas de Calais en 1991, il y a 25 ans, il n’y avait rien», sourit Marc Verly, dirigeant de l’IRD. Bien de l’eau a coulé depuis dans la Deûle et bien des euros dans les hauts de bilan. La région est devenue un territoire très actif en matière de fonds propres, et son arsenal ne cesse de s’enrichir chaque année. Tout particulièrement depuis cinq ans. On peut même parler d’accélération spectaculaire. Il faut dire que le déficit était important, face à un tissu d’entreprises largement sous-capitalisé.

“Quand on a lancé Croissance Nord Pas de Calais en 1991, il y a 25 ans, il n'y avait rien !” MARC VERLY, DG DE L’IRD

“Quand on a lancé Croissance Nord Pas de Calais en 1991, il y a 25 ans, il n’y avait rien !” MARC VERLY,
DG DE L’IRD

 

Naissance du fonds interrégional d’amorçage (FIRA) doté de 30,5 M€ – bientôt 35 M€- après la création de Finovam (fusion d’Inovam et des lignes innovation de Finorpa), naissance puis triplement des moyens de Nord France Amorçage (30 M€), géré par Siparex, création fin 2015 d’un fonds de 50 M€ dédié à la troisième révolution industrielle (Rev3), lancement d’un fonds de capital-investissement de 20 M€ par la Caisse d’Epargne (CENFI) et du fonds Invest Grand Hainaut, naissance d’un nouveau fonds Re-Sources 2, souscrit par des entrepreneurs régionaux, sans oublier la création de Bpifrance. Ce dernier est désormais présent en direct dans 24 entreprises régionales (dont 10 investissements en 2015) pour un montant de 83M€. Dans le même temps, le Crédit Agricole Nord de France, qui avait lancé Nord Capital Partenaires en 2010 avec Turenne Capital, a pris une place importante. « On a atteint notre objectif, on fait partie des leaders », se félicite son dirigeant Christophe Deldycke. Destiné à des tickets plutôt importants (2,5 M€ en moyenne), l’outil aura investi 90 M€ en six ans avec 40 opérations, parmi lesquelles Log’s, DBT ou Allobébé, soit un rythme annuel de 15 M€. Un rythme qui passera prochainement à 20 M€, prédit Christophe Deldycke, du fait de la gestion du fonds Rev3. Ce fonds « rifkinien » devrait apporter une grosse dynamisation du secteur, en ouvrant des pans non couverts jusqu’alors, comme les filiales de groupes.

“On a atteint notre objectif, on fait partie des leaders ” CHRISTOPHE DELDYCKE, DIRECTEUR DE NORD CAPITAL PARTENAIRES

“On a atteint notre objectif, on fait partie des leaders ” CHRISTOPHE DELDYCKE, DIRECTEUR DE NORD CAPITAL PARTENAIRES

Déjà 40 dossiers ont été étudiés dont la moitié sont éligibles, tandis que le fonds devrait grimper d’une dizaine de millions avec la venue prochaine d’un nouveau souscripteur.

La mise en place de cet outil ambitieux a fait grincer quelques dents sur la place lilloise : « L’appel à manifestation d’intérêt a été lancé le 27 juillet, pour une réponse au 10 septembre. Sans doute ont-ils oublié qu’il y avait le mois d’août au milieu », ironise un acteur régional.

Sur les participations inférieures – mais qui mobilisent autant sinon plus de temps d’instruction, deux opérateurs principaux se disputent le marché des pme régionales, l’IRD, issu des milieux interprofessionnels, et Finorpa, née avec Charbonnages de France puis reprise par la communauté régionale sous l’impulsion de la Région. A lui seul, l’IRD a bâti un dispositif original de financement polymorphe depuis l’amorçage à la transmission en passant par le développement, y compris avec des sociétés locales d’investissement pour les petits tickets, en lien avec le réseau consulaire. Au total, l’IRD aura investi plus de 10 M€ l’an dernier à travers 66 opérations. Avec un record historique en financement des créations, un secteur moins concurrencé car à risque. Un fonds obligataire, appuyé par Humanis, va prochainement compléter le maillage en direction des ETI, avec des tickets de 2,5 M€ en moyenne.

L’IRD montre d’ailleurs des velléités constantes de hisser son niveau d’interventions, avec des partenariats comme Cap Croissance (avec UI Gestion) ou GEI pour élargir son spectre d’intervention.

"Plus de 75 % de nos opérations sont en co-investissements. C’est une région où l’on sait partager”  ANTOINE HARLEAUX,

« Plus de 75 % de nos opérations sont en co-investissements. C’est une région où l’on sait partager”
ANTOINE HARLEAUX,

Finorpa affiche quant à elle un portefeuille de 250 participations pour 80 M€ d’actifs, et revendique un total d’investissement de plus de 137 M€ en dix ans. « Plus de 75% de nos opérations sont en co-investissement, cela montre que la place régionale fonctionne. C’est une région où l’on sait partager », souligne son directeur Antoine Harleaux. Finorpa vient d’annoncer il y a quelques mois des changements importants, à commencer par le quasi abandon des prêts participatifs au profit d’un dispositif « crescendo Pme » d’obligations convertibles à destination des Pme pas encore prêtes à ouvrir leur capital.

 

On notera que même le secteur de l’économie sociale et solidaire se lance dans les montages inédits avec les titres à impact social : La Sauvegarde a ainsi levé 1,4 M€ auprès de la BNP et de la CDC pour éviter le placement d’enfants, dans un programme qui doit permettre au Département d’économiser 4 à 6 M€ sur trois ans.

 

Le phénomène Euratech

 

Néanmoins, l’acculturation est meilleure chez la nouvelle génération des chefs d’entreprise, notamment dans le numérique. On peut même parler d’un vrai phénomène Euratechnologies. Après les années de maturation et de confortement de l’outil, Euratech est devenu une vraie turbine à projets que s’arrachent les fonds d’investissement, régionaux, nationaux voire étrangers. Giroptic, le fabricant de caméras à 360°, a réussi successivement un crowdfunding largement médiatisé sur la plateforme américaine Kickstarter, plusieurs tours de table associant un régional, Finorpa, et plusieurs fonds spécialisés (Partech Ventures, 360 Capital Partners et SOSV) avant d’intéresser désormais le fondateur de Virgin, Richard Branson. Mais au-delà des plus médiatiques, les exemples se multiplient quasiment chaque mois : Critizr, Compario, Effigénie, Axellience, Vekia, Ouistock, Pumpkin…Sur des tickets qui atteignent régulièrement le million d’euros. Raouti Chehi, le directeur d’Euratech chiffre à 120 M€ les levées réalisées depuis 2009 par les pépites numériques dont 30 M€ l’an dernier. “Il y a 10 autres levées à venir dont certaines de 15 à 20 M€ avec même une entrée en bourse pour une entreprise”, se réjouit-il. Certains s’inquiètent d’une potentielle bulle de survalorisation.

“Il y a 10 autres levées à venir dont certaines de 15 à 20 M€ avec même une entrée en bourse pour une entreprise”, se réjouit Raouti Chehih, DG D'Euratechnologies

Il y a 10 autres levées à venir dont certaines de 15 à 20 M€ avec même une entrée en bourse pour une entreprise”, se réjouit Raouti Chehih, DG d’Euratechnologies

«Le danger d’une valeur excessive est qu’ensuite personne d’autre ne peut entrer », s’inquiète Thierry Dujardin, directeur général adjoint de l’IRD. « Les fonds fiscaux interviennent de temps à autres et survalorisent leur sortie sans se soucier de la valorisation et tuent un peu le métier», renchérit Antoine Harleaux, pour Finorpa.

Il reste que la dynamique du renforcement des fonds propres de nos entreprises est clairement enclenchée. Avec un cercle vertueux : solidifiée financièrement, et accompagnée d’experts de la gestion, une entreprise saura mieux surmonter les aléas de la conjoncture et s’engager dans une stratégie de moyen-long terme O.D.

Picardie-investissement